NOVEMBRE

Réalisation, image, son Abel Davoine Production Cornelia Hummel, Imagia, Olivier Bolher, Nocturnes Production, Abel Davoine, Traces Cinéma Montage Stéphanie Perrin Etalonnage Chritsoph Walther, Rec Tv Montage son, mixage Matrin Stricker, le Bruit qui court Dessin affiche Joëlle Isoz Graphisme Kaliata Guinand Musique John Cage, Dream Soutiens Ville de Genève, Département de la culture, République et canton de Genève, Département de l'instruction publique, Fonds Regio Films, Loterie Romande.

2010 - Suisse, France - 99' - VO française - subtitles: english

 

L’armoire était de chêne
Et n’était pas ouverte.

Peut-être il en serait tombé des morts,
Peut-être il en serait tombé du pain.

Beaucoup de morts.
Beaucoup de pain.

Guillevic, Choses

 

Ferrette, c’est un chef-lieu de canton (les brigades de gendarmeries sont toujours dans les chefs-lieux de canton) où mon père a été nommé maréchal des logis – chef. en 1919. C’est une enclave du Haut-Rhin dans le territoire suisse, dans les derniers contreforts du Jura ; un pays touristique très beau, avec des collines assez hautes, de splendides forêts de hêtres, des étangs – c’est cela sans doute qui m’a donné cette obsession de l’étang. J’ai habité là-bas dans deux endroits différents, d’abord dans la basse-ville (c’était minuscule, il y avait cinq cents habitants, mais on disait ville), puis dans la haute-ville. Il y a entre les deux, une pente très raide, très dangereuse … J’habitais là dans une maison avec une véranda, on découvrait le vallon, les collines voisines, l’ouverture sur la plaine d’Alsace. (…)
Quand j’arrive en Alsace (note : en 1919, de Bretagne, de Saint-Jean Brévelay), dans le Haut-Rhin, personne ne parle français, sauf quelques rares bourgeois. Les autres ne parlaient pas allemand non plus d’ailleurs, ils parlent leurs dialectes. A Ferrette dans le Sundgau c’est l’alémanique. L’alémanique est une vraie langue, pas un patois. (…) Il y a là-bas un grand poète qui s’appelle Nathan Katz, que j’aime beaucoup, et que j’ai connu vers mes quinze ans. (On vient de lui consacrer une thèse, et moi, l’autodidacte, j’ai fait partie du jury !). Donc là-bas les gens parlent cette langue très rugueuse, très gutturale.

Choses parlées: entretiens
Eugène Guillevic, Raymond Jean, Editions Champ Vallon, 1982

J’avais donc des poèmes très courts et puis d’autres très longs. Il s’agissait quand même de poèmes que j’avais écrits bien avant et que j’avais encore gardés. Donc, autour de 1935, j’approchais de la trentaine, je faisais toujours le même rêve. Cela se passait toujours dans le même endroit, un endroit que je connais bien, que je vois très bien, à Ferrettte, dams le Haut-Rhin, dans les derniers contreforts du Jura alsacien, en montant dans le Schlössberg, « la montagne du château », où j’ai rencontré souvent … ah, ce peintre post-impressionniste qui peignait là ? Son nom m’échappe. Un très bon peintre. Il y aavit là de grands, de gros hêtres, presque blancs. Je les vois dans mon souvenir un peu comme des bouleaux, de gros arbres. Et c’est là, dans ces hêtres, que je gravais, au couteau, des vers.

Un brin d'herbe, après tout: entretiens, mars 1979
Eugène Guillevic, Jean-Yves Erhel, Jacques Lardoux

Vivre en poésie ? Alors que j'étais adolescent, je me promenais dans une grande forêt, en Alsace, à Ferrette, en compagnie d'un ami de mon âge - quinze ans, peut-être.

Du haut d'une falaise jurassienne, nous regardions la plaine. Il y avait devant nous ce qui se photographie. Il y avait autre chose aussi. Quoi ? Un tremblement, un appel au dépassement de ce que la photographie aurait retenu.
L'un de nous deux a dit : l'éternité.
C'était vague, et nous avons voulu préciser.
Qu'est-ce qui pourrait nous donner la sensation intellectuelle et physique de l'éternité ?
Qu'est-ce qui pourrait situer concrètement ce paysage dans un prolongement - concret, lui aussi - qui serait l'immensité de l'espace et surtout celle du temps ?
Ce que nous avons trouvé de mieux a été d'imaginer qu'une fois par siècle, un oiseau viendrait prendre dans son bec quelque chose de cette plaine - mieux, il viendrait enlever un grain de sable d'une plage aussi longue qu'était immense cette plaine.
Cette fiction nous a, semble-t-il, fait voir cette plaine, cette falaise, ces forêts, nous-mêmes, au niveau qui était le nôtre, le vrai. Et cette image m'a accompagné toute ma vie.
Je la crois contraire à la notion d'éternité parce que, dans l'éternité, rien ne passe, c'est l'instant permanent. Mais qu'importe !
C'est cela que j'appellerai vivre en poésie : prolonger le réel non pas par du fantastique, du merveilleux, des images paradisiaques, mais en essayant de vivre le concret dans sa vraie dimension, vivre le quotidien dans ce qu'on peut appeler - peut-être - l'épopée du réel.

Guillevic, Vivre en poésie