TRACES D'UN FILM NOIR

D’emblée, l’humeur accueillante du plan modère les battements du film. La brillance des meubles, l’intérieur moelleux, puis le réveil cotonneux de l’homme, placent l’intrigue dans un espace singulier et familier. Les vieilles pierres en gros plan, la lumière en clairs-obscurs donnent à voir et humer, doucement, l’odeur éthérée du matin. C’est d’une semi obscurité qu’émerge Unfinished stories. Le temps s’étire, un jour comme les autres, la vie y semble couler naturellement, les visages se profilent, taillés dans les blocs de lumière. C’est ainsi que l’auteur saisit cette latence : la rupture du couple est consommée, ce dernier semble moins habiter les lieux qu’y flotter. Le lieu, la maison habitent l’image, diffusent une lumière en son sein. Les plans instaurent leur durée, instantanément, la déposent ; équation chimique que le grain numérique laisse filtrer et qui nous happe, en sourdine.

Unfinished stories relate une histoire sans fin, commencée depuis belle lurette : l’incommunicabilité du couple. Or, le film règle la question autrement, par les dialogues et un traitement esthétique. Le personnage apparaît à la fois homme et fantôme - « zombie social », écrivain et ermite. Le dialogue devient discorde, le jour devient la nuit. La leçon de cette économie de moyens ? Le glissement perpétuel, la tentative de rupture, rupture au cœur de la conversation, deviennent le cœur du récit. Crise du langage : l’homme et la femme parlent comme s’ils écrivaient, s’écoutent parler, faisant de leur rupture le commencement, l’hypothèse d’un récit. Abel Davoine donne à cette dialectique une profondeur éblouissante et nouvelle, au croisement de l’essai littéraire, au sens de l’oralité, et de la nouvelle cinématographique. Les monologues vident les personnages et offrent au spectateur à s’y engouffrer, à les habiter. À l’image de ces natures mortes de pommes flétries puis pétries par la lumière digitale. Dans la pénombre du jardin, ailleurs, au creux de la forêt où déambule l’homme, la caméra déjoue l’enregistrement par un tour de force sioux : figurer une durée propre, défier les instances du regard, inventer un regard enclavé dans la nature. Soit la possibilité d’un retour aux origines, pour l’écrivain comme pour l’auteur. De ce regard résulte une invention, une émanation sourde, comme chuchotée par les riffs de guitare. Un désir de cinéma qui invite à l’éveil du regard et de l’esprit. Un envoûtement.

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D’où vient alors la fascination pour ce temps présent ? Ce temps qui est la source d’inspiration pour le cinéaste et un terreau littéraire intarissable pour l’auteur nouvelliste. Peut-être de détails tel que le nom du chat, Phoebus, qui « écrit une nouvelle pour payer le loyer », ou des innombrables abats jours. Carnet de notes d’un film noir qui s’ignore, Unfinished stories commence par une citation de Paul Celan : « Il y avait de la terre en eux, et ils creusaient ». Le début égrène ces quelques notes, met en applique son exergue : la présence des corps tapis dans l’obscurité, le calme incertain de la maison fondent le décor d’une instabilité. « Authentique » : plus loin, à mi-chemin, le mot est lâché au cours d’un dialogue sur la nature des hommes. Une assertion que suit une succession de plans fixes documentaires. Le cinéaste montre les micro-courants d’eau, le ressac. L’homme questionne, interroge au gré des rencontres, il parle du recommencement des choses. Le montage dicte les errements de l’écrivain : celui-ci réfléchit, sur la droite du plan, alors que plusieurs jump cut fragmentent le temps qui s’écoule et en viennent à l’enserrer davantage. Abel Davoine filme un écrivain en veille. Impression d’éternel retour des événements. Et scansion, répétition des mêmes gestes comme autant de rites qui l’excluent et le rapprochent des hommes (ouverture des huîtres, cigarette). Quel est le rôle de l’écrivain dans la communauté ? Comment joindre l’acte littéraire à la parole politique ?

Il émane des monologues une dissonance et une résignation. L’ostréiculteur incarne également cet entre-deux, on dirait que ses propos ne s’accordent pas avec ses gestes, que l’on perçoit de dos. Plus généralement, l’auteur saisit le contraste entre le vouloir et le paraître, l’acte et son intention, le tu et le dit, le murmure et le cri. Dans la nature, l’ermite, la femme trouvent chacun un « apaisement ». Pour un temps éphémère. C’est dans ce lieu, entre déferlement et ressac, entre ciel et terre, qu’implosent en gros plan les silences, la tempête existentialiste des sentiments.

Gilles Lyon-Caen